De la difficulté de parler français dans nos campagnes au siècle dernier.

Les défauts de la prononciation et de langage les plus fréquents dans l'Allier.

Étude faite dans la circonscription de lapalisse.

Le département de l'Allier doit, sans doute à sa situation centrale, à la rencontre des langues d'oc et des patois du Nord, une curieuse variété de défauts de prononciation et de Langage. On retrouve là, en effet, des traces de dialectes divers: le a des langues d'oc, le o très ouvert des patois charolais, des mots d'origine latine; et on chercherait vainement une unité linguistique. A une distance de 30 Km seulement la langue diffère ; on ne parle pas de la même façon dans la région de Moulins que dans celle de Montluçon, de Vichy ou dans la Montagne Bourbonnaise. Si l'on excepte le " y " bourbonnais et quelques tournures de langage, peu de défauts se retrouvent absolument semblables dans tous les points du département.

Cependant, d'une façon très générale, on émet mal certains sons, on articule mal et on n'observe guère les règles de grammaire.

Ainsi, on confond les diphtongues nasales on et un et des diphtongues an et in. On accentue à contre-sens les voyelles a, â, o, au ou ô, e, é, è, ai, ê, eu, eû. Autrement dit, on émet des sons du palais pour des sons gutturaux et réciproquement. On devient fréquemment en, surtout à l'Est du département: bâtan, anze, bland; et, par contre, an se transforme, mais plus rarement en on: on entond ; un est prononce parfois in: lindi, in, deux, parfin, et plus rarement in. est prononcé un; Jun.

Les sons " fermés" sont parfois "ouverts"; ê devient ai ou è, cafai, était; les o sont très ouverts à l'Est du département : sabeot, martoe. Plus fréquemment. Certains sons ouverts se prononcent fermés; dans la Montagne Bourbonnaise, on dit eû pour eu: soeûr, fleûr, beûrre; et é pour è,ai ,ê, elle: père, mère, lé.

(lait) béche, séle-ci. Quelquefois, ils deviennent muets: amoncele, jete, leve. Parfois, o se dit ô vôlet, paummier, et les a sont prononcés â au Nord est bâcillee, mâlle, multiplicâtion.

Dans le patois proprement dit, c'est à dire dans le langage qui ne prétend pas être du français, certains sons voyelle sont substitués aux voyelles de la langue française . Plusieurs voyelles se muent en ou; aux choussettes; oi pourreau; on, entounoir. Dans le sud, les muettes sont remplacées par a: pâle, tarre La voyelle oi subit diverses métamorphoses; elle devient soit oé toé, soit oué moué; soit é; endré (endroit); et l'on ajoute souvent la voyelle i aux autres voyelles: à eau: châtiau, oisiau, carriau, sabiot; à ette: fourchiette, à è: chiêtre è eu; chevieu; à eur: pieur.

La mollesse de l'articulation se traduit par des suppressions, par des contractions de mots, d'expressions et de phrases, par la confusion de sons voisins et de lettres.

On supprime fréquemment une des lettres des consonnes ou des voyelles composées: fI, bl, cI, br, vr sont amputées de I ou de r, surtout lorsqu'elles sont finales: trèfe tabier, pantoufe, souffe, agréabe atique, orbe, lette ,Iive .

Les voyelles composées ui, oi, ei, ai, sont quelquefois simplifiées: ruisseau: risseau; poignée: pognée; oreiller: orilIer; que j'aille, que j'alle .

On contracte les mots en élidant une voyelle, surtout e ou o p'tit, l'tableau; fr'tter, racc'm'der, cela économise une syllabe ; le pronom il se contracte souvent i,: i parle, i chante. Cette contraction s'étend aux expressions renfermant le pronom il: il y a: ia; c'est-il vrai: c'est-i vrai; quelques autres expressions sont contractées qu'est-ce que tu fais?: quic tu fais; tu apprends ; t'apprends; je suis ; essus; enfin, très fréquemment, on élide le n' ou ne dans les négations ; c'est pas la peine, c'est pas vrai, tu l'as pas dit.

Les lettres ou les sons sont substitués les uns aux autres lorsque la prononciation devient difficile :c devient g dans bécasse, Claude; j devient i dans jacinthe. Les sons durs dans ex, st, sq, sp se prononcent.

esc, est, esq, esp; escuse, esquelette, espacieuse Le r assez difficile à prononcer ,est roulé en certains endroits ,surtout au début des mots: rrrose, rrrare, rrrobe, arrrbe. On confond les sons voisins illet li ou lli ,gni et ni; collier, soutier, coillier, souiller; panier, zynia, par contre magnifique, manjfique.

Il existe enfin un petit nombre de mots qui sont franchement déformés et d'une façon tout à fait locale:

cimetière: smitière; aéroplane.: aréoptane; brouette:breoutette; mercredi: mêcredi; et il existe un vocabulaire patois, pas très riche d'ailleurs. (une centaine de mots peut-être) qui n'a aucune ressemblance avec le français: bâton: trique ou latte; bruit; potin, barouffe; gros pain rond: tourte, tarte, pompe ect…

La correction du langage est aussi défectueuse que la prononciation des mots les incorrections les plus frappantes sont le 'y "bourbonnais, les négations incomplètes et quelques expressions comme n'que; pour venir de : je n 'arrive que; en outre: on commet des infractions à toutes les règles de grammaire.

"y" est employé à la place des pronoms le, la, les, lui, leur. Ce défaut est très accentué dans la région de Vichy: j'y ai dit, donne-moi-sy ; j'y va pas (ici deux fautes s'ajoutant. On peut observer des incorrections graves et assez locales: en bicyclette pour a bicyclette; savoir s'il pour la forme interrogative; dans des endroits pour en certains endroits; courir après, prendre après; n'que ou sortir de pour venir de : j'ai mieux de points pour plus; d'abord pour bientôt; tenir pour avoir; courir pour poursuivre: je t'ai couru .

On confond fréquemment les verbes avoir et être être tombé: avoir tombé; être resté: avoir resté, etc..

Dans les villes comme Vichy, St-Yorre, Montluçon où la population est plus cosmopolite, le vocabulaire est émaillé de mots : j'men fiche, flotte, bof etc ; quelquefois le langage est vraiment trivial .

Les règles de grammaire sont souvent ignorées on se trompe sur le genre, sur le nombre des noms:

une éclair, un dragée. une avion, un ciseau , une tenaille, et dans la conjugaison des verbes irréguliers, surtout au futur et au conditionnel ; on a tendance à les décimer comme les verbes réguliers : je reçoivrai, J'ouvrirai je mourirai, les verbes éteindre, asseoir, dissoudre , naître, savoir, pleuvoir, aller, semblent destinés par leur irrégularité aux mutilations les plus diverses.

Il arrive que l'on emploie la première personne du pluriel au lieu de la première personne du singulier, à la manière des servantes de Molière, en particulier au présent et à l'imparfait : je mangeons, j'allions. On peut le considérer il est vrai comme l'expression même de l'altruisme.

A 1' est et au sud-ouest du département, tous les verbes se terminent de la même façon; quel que soient le groupe, le mode, le temps et la personne: ils se terminent soit par o, sauf à la troisième personne du pluriel (terminaison in) soit par a ; le pronom il étant transformé en al ou o au masculin, al au féminin: "al appela, a parlo "

Ce langage français écorché, aux impuretés nombreuses est celui qu'entendent et que parlent la plupart de nos élèves ruraux ; cela crée une sérieuse difficulté à l'enseignement du français, et en particulier de l'orthographe et de la composition française. Il est mal aisé de contrebalancer cette influence constante et profonde du milieu familial dans lequel l'enfant a appris ses premiers mots. Il serait peut-être préférable que l'enfant ignore totalement le français que d'en avoir une connaissance erronée. Il existe, en outre, à la campagne, un préjugé, qui peut paralyser l'effort de l'enfant; 'Parler français, c'est faire des manières "De retour dans sa famille, l'enfant ne veut pas se rendre ridicule en pratiquant ce qu'on lui a enseigné à l'école.

Tout de même, on peut trouver des remèdes efficaces et variés à ce mal "linguistique " ; non pas des remèdes chirurgicaux, (ils sont rares en pédagogie ); mais plutôt de ces remèdes à longue échéance. Sans se dissimuler que la tâche est difficile, on peut songer qu'il n'y a pas d'impossibilité matérielle à ce qu'un enfant normal prononce et parle correctement la langue française. Tous les sons sont "émissibles " et l'enfant qui dit je n'arrive que; peut aussi bien apprendre: je viens d'arriver.

Il s'agit donc de donner à l'enfant une connaissance précise des sons et de la langue et surtout de lui faire pratiquer, assimiler cette connaissance, de créer une habitude. Pour cela, il n'est d'autres moyens que la répétition et la surveillance constantes.

C'est dès le début de la scolarité qu'il est préférable d'apprendre à l'enfant à bien prononcer et bien articuler.

....On peut donc espérer une nette orientation de la langue rurale vers le bon français. Ne constate-ton pas déjà que les enfants d'aujourd'hui parlent plus correctement que leurs parents? I1 s'agit bien là d'une évolution inéluctable et souhaitable, à laquelle concourt puissamment tout l'enseignement des écoles primaires Faut-il en souhaiter le succès plus prompt, total, définitif? On peut penser au contraire, sans même être un poète, que certains parlers locaux avaient tout un charme, et qu'à entendre, non point les incorrections ou les barbarismes, mais les mots savoureux, les mille intonations du terroir, on retrouvait un peu les paysages familiers, l'âme des chers villages.

 

Sans commentaire, on peut remercier cette institutrice de la circonscription de Lapalisse, écrivain anonyme dans le bulletin de L'instruction primaire pour son analyse de l'évolution des langages, ses remèdes et sa mesure frappée au coin du bon sens

 

 

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